Jérémy Dumont Quintet feat. Godwin Louis au Sounds

Le quintette c’est, outre le leader et pianiste Jeremy Dumont : Jean-Paul Estiévenart à la trompette, Géraud Portal à la contrebasse, Harvel Nakundi aux drums et Godwin Louis au sax alto. Il y a trois ans (déjà !), la même équipe (ou presque : Damien Varaillon tenait la basse et Armando Luongo la batterie) avait sorti un excellent album (Eretz). Cette tournée-ci servira à un éventuel album «live». On s’attendait donc à du nouveau «matériel» et on n’a pas été déçu. Dès les premières notes de «After Dark» (?), le pianiste met le feu aux poudres, entrainant aussitôt derrière lui l’embrasement du saxophoniste et du trompettiste. Tour à tour, les souffleurs intensifient les échanges. Godwin Louis enchaîne les chorus et va rapidement chercher les notes hautes. Jean-Paul Estiévenart, qui n’est pas en reste, en remet un couche (et même plusieurs). On n’est pas loin de l’exubérance d’un Pharoah Sanders (version alto) et de la fougue d’un Clifford Brown. C’est pareil, voire un ton au-dessus encore, avec «Song Of Hope» et son motif obsédant qui monte en puissance. A la batterie, l’étonnant Harvel Nakundi galvanise les troupes dans un jeu foisonnant, accidenté et nerveux. Derrière lui, Géraud Portal galope sur sa contrebasse. Le son est boisé et robuste. Alors, une fois de plus, lancés par le pianiste, trompette et sax s’embarquent dans un dialogue explosif. A aucun moment la tension ne redescend, ni pendant le temps d’un morceau plus doux aux airs afro-cubain ou calypso, ni sur la ballade «Even You». En deux sets hyper généreux, ça déboule à tout va. Ça ne tient pas en place. Ça fuse de partout. Personne ne se ménage. Jeremy Dumont accélère dès qu’il peut, dans un jeu prolixe, aussi percussif que lyrique. On s’amuse à enchainer les chorus et improviser en tous sens. Le quintette reprend «Barcelona» (de Estiévenart) pour l’éclater totalement. On se croirait revenu au temps du terrible Quintet de Miles… Mais actualisé. Avec cette fraîcheur toujours renouvelée et cette envie d’inventer et réinventer tout le temps. Oublier, tout en se souvenant. Un «Blues For Woody» (?) est lancé à toute allure. Le pianiste et le saxophoniste tracent et font monter la pression jusqu’à l’apogée avant de laisser la place au trompettiste. Et là – et c’est toute l’intelligence de jeu de ce musicien – Jean-Paul Estiévenart attend la fin des applaudissements du public chauffé à blanc, pour repartir en douceur et rebâtir, chorus après chorus et tout en blues, ce morceaux brûlant. Éblouissant. En rappel, le quintette revisite «Cherokee»/«Ko-ko», le déstructure, le truffe de citations parfois surprenantes («Tico Tico no Fubá» !). On a l’impression de plonger au cœur d’une jam, intense et jubilatoire. Extraordinaire moment. Décidément, il s’en passe des choses lors d’un concert de jazz. Et celui-ci en est l’exemple flagrant. On en redemande. Et on s’impatiente déjà de réécouter tout ça sur disque et, mieux encore, de revivre un concert pareil lors d’une prochaine tournée.
Jacques Prouvost